Klonaris/Thomadaki
Du sexe au siècle

Marie-José Mondzain


Requiem pour le XXe siècle Requiem pour le XXe siècle
 
Ma rencontre avec Maria Klonaris et Katerina Thomadaki eu lieu lors d'un colloque sur le visage. Elles travaillaient à l'époque sur et avec leur corps de femme, leur visage de femme se regardant de façon non spéculaire. Elles posaient la question de l'autre à l'intérieur d'une relation de femme à femme, usant de toutes les techniques de figuration, de prise de vue, d'aventure chromatique, photographique, cinématographique. Elles se servaient aussi des mythes. 

Un des thèmes qui les a beaucoup préoccupées est l'ambivalence sexuelle, la bipolarité sexuelle. Quand l'hermaphrodite est arrivé dans leur travail avec l'installation autour de la statue hellénistique du Louvre (Mystère I: Hermaphrodite endormi/e), une des choses qui m'a frappée c'est qu'au lieu de lui donner un statut fantasmatique, fantasme de complétude et de totalité, d'unité retrouvée, elles ont mis en œuvre une double figure de l'incomplétude en elle-même. Leur figure de l'hermaphrodite n'est pas habitée par l'idée d'une sexualité totalitaire, totalisante, où le féminin et le masculin, enfin à l'ombre des grands mythes fondateurs, permettraient de retrouver une unité perdue de type paradisiaque, mais au contraire, de redoubler l'incomplétude. Ce redoublement du manque, dans toute leur œuvre me semble maintenu et prend sa dimension politique dans la mesure où il reste figure du désir de l'autre. 

L'hermaphrodite du Louvre est précisément un hermaphrodite endormi parce que son unité n'est qu'un songe. Non seulement l'hermaphrodite est endormi, mais l'hermaphrodite est notre rêve. C'est à dire qu'il y a là une mise en abyme du caractère totalement onirique et halluciné de l'hermaphrodite. 

Avec Le Cycle de l'Ange Maria Klonaris et Katerina Thomadaki ont opéré le passage du sommeil aux yeux bandés. Elles ont lentement déplacé l'axe du sommeil à celui que j'appelle "de la vigilance les yeux bandés". Maria Klonaris a découvert dans les archives de son propre père, gynécologue en Alexandrie, une image, la photographie d'un hermaphrodite, aux yeux bandés, ainsi qu'il est d'usage dans l'imagerie médicale. Les deux artistes se sont approprié cette image qui a pris la place de la saga sur leur propre visage et qui est venue occuper tout l'espace de leur interface. Elle est devenue la figure de l'Ange, anghelos, messager, et du martyre, témoin, martyras en grec voulant dire aussi témoin. Dans leur œuvre vidéographique Requiem pour le XXe siècle, l'hermaphrodite, mis en rapport avec des actualités de la seconde guerre mondiale, a cessé d'être un fantasme littéraire ou une simple figure mythologique pour se dresser comme un authentique manifeste de la vigilance et de la mélancolie. 

L'ange hermaphrodite de Maria Klonaris et Katerina Thomadaki a les yeux bandés. Son bandeau touche violemment la question du regard. Contrairement aux icônes qui mettent en scène l'imaginaire, la fiction ou le fantasme d'un objet qui nous regarde, là il y aurait la mise en scène de quelque chose qui ne nous regarde pas. Un regard qui nous renvoie sur un intérieur, un regard derrière le voile, ou en tous les cas une figure de l'aveuglement, où il n'y a plus d'échange de regards. Il y a quelque chose qui relève d'un ventre ou d'un lieu où les yeux sont fermés, ou bien au contraire d'une image qui ne nous regarde pas et qui nous renvoie à notre propre aveuglement ou qui nous tourne le dos. J'ai été très sensible à ce Requiem pour le face-à-face. Tout d'un coup les yeux bandés sont devenus beaucoup plus importants pour moi que le thème de l'hermaphrodite, c'est à dire un monde auquel on ne peut plus faire face.

L'Ange apporte aussi le thème apocalyptique du feu, donc de la brûlure. Les artistes ont travaillé, tour à tour, sur la tâche, sur la macula, sur la combustion, sur la lumière, sur les images stellaires, sur ce corps de feu, sur cet ange qui, les yeux bandés, ne regarde pas ce siècle mais lui rend témoignage. Dans Requiem pour le XXe siècle il est dans une situation de maintien, "main-tenant". Et cette main qui tient le maintenant, c'est à dire notre présence au monde, est une main tenant précisément l'image du siècle. L'Ange se tient debout, face au présent, sans fuir, témoin de la catastrophe. Ce maintien résonne dans la double sonorité de la présence et du courage de qui ne défaille pas. Ainsi les deux artistes, deux femmes qui ont combattu pour la dignité de leur sexe, ont porté la question bien au delà du sexuel pour affronter le siècle, pour dire leur violence. Leurs images mettent le visible à feu et à sang, mais du côté de l'ange, sans répandre la mort, car l'art est toujours don de liberté donc don de vie.
 
Marie-José Mondzain
(extrait d'une présentation au Web Bar, Paris, 1997 - publié dans Les Cahiers de médiologie, No. 7, Paris, Gallimard, 1999)

Toutes les photos sont réalisées par Klonaris/Thomadaki sauf mention contraire
Photos: Requiem pour le XXe siècle

Cycles d'œuvres
Le Cycle de l'Ange (1985-1993)
Le Cycle de l'Ange (1994-2003)
page d'entrée
textes
installation Mois de la Photo à Paris
installation Espace Landowski

Photos: copyright Maria Klonaris/Katerina Thomadaki. 
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