Maria Klonaris et Katerina Thomadaki déploient depuis plus de quarante ans une activité artistique pluri-disciplinaire (cinéma, vidéo, estampe, dessin, photographie, performance, installations, création sonore, art numérique). Parfois galvaudé, le terme est ici pleinement justifié, tant elles se sont approprié à chaque fois la technique de la discipline pour y décliner d’une manière achevée leurs thèmes de prédilection.
Apparues sur la scène artistique post - 68, les deux artistes ont croisé en pionnières les arts plastiques, le cinéma et l’art numérique, à une époque où les cloisonnements étaient bien plus tenaces qu’aujourd’hui. D’une pratique théâtrale très expérimentale à Athènes, elles sont passées au milieu des années 1970, à Paris, au cinéma qu’elles ont appelé «corporel». Nourries de pensée critique (psychanalyse, philosophie, sociologie, pensée féministe...), elles ont porté la revendication d’une «féminité radicale» et questionné la frontière entre les sexes. Dès les années 80 et avant l’éclosion du mouvement «queer», leur œuvre multiforme se penche sur le genre et l’intersexualité. Les motifs-clés de leurs grands cycles sont l’hermaphrodite, l’ange, le féminin comme «inquiétante étrangeté», le «monstre». Autant de figures qui bousculent les genres et les identités figées. Autant de lieux où s’entrelacent les survivances des origines grecques des deux artistes et leurs influences électives pour produire un imaginaire transculturel absolument singulier.
Selon leurs propres termes, Klonaris/Thomadaki jouent des «relations entre mouvement et immobilité, entre film et photographie dans un cinéma non narratif, centré sur le corps et sa présence vibrante des deux côtés de la caméra; un cinéma qui, par ailleurs, sort du cadre purement cinématographique pour investir l'espace sous forme d'installations et d'environnements multimédias». Bref, un art qui outrepasse volontairement les cadres prédéfinis, celui du cinéma comme celui du musée.
Leurs œuvres ont été saluées comme «déroutantes et magistrales» (Raphaël Bassan), «éblouissantes dans leur beauté plastique» (Cécile Chich). Elles sont reconnues pour leur «caractère fondateur» (Marie-José Mondzain), leur originalité, leur «refus des normes technologiques, linguistiques ou sexuelles» (Christian Gattinoni), leur capacité de plonger le spectateur «dans un monde envoûtant, aux limites de l’hypnose ou de la transe» (Nicole Brenez), de l’affronter à «l’étrange, l’inqualifiable, le mystérieux» (Véronique Mauron).
Klonaris et Thomadaki ont été les conceptrices et directrices artistiques des quadriennales Rencontres Internationales art cinéma/vidéo/ordinateur, événement phare qui a débuté en 1990 à la Vidéothèque de Paris (futur Forum des images), anticipant le remplacement de l’image photochimique par l’image numérique et plaidant pour une écologie des technologies en art.
Théoriciennes défendant l’insoumission des images et des corps, les deux créatrices ont publié sur le plan international des ouvrages et des dizaines d’articles, entretiens et manifestes qui font désormais partie du Fonds Klonaris/Thomadaki de la BnF. Elles ont également conçu et réalisé sur France Culture plusieurs «Ateliers de création radiophonique», sauvegardés par l’INA.
Une œuvre constituée en patrimoine
Dès le début des années 2000, les Archives françaises du film (CNC) ont distingué l’œuvre cinématographique expérimentale de Maria Klonaris et Katerina Thomadaki en procédant à la restauration en film 35 mm de trois de leurs films initialement réalisés sur pellicule Super 8. La dernière en date de ces restaurations sera au programme de l’événement «Klonaris-Thomadaki: Infinite Revolution».
Progressivement, le fonds
Klonaris/Thomadaki de la BnF vise à documenter quatre décennies
de travail des deux artistes, tel qu’il a été représenté dans
de hauts lieux de l’art et du cinéma (Centre Pompidou,
Musée d’art moderne de la Ville et Cinémathèque
Française, Paris; MoMA, New York; National Gallery of Art,
Washington; British Film Institute et Tate Modern, Londres; Fondation
Joan Miro, Barcelone; MoCA, Taipei ; Kunsthalle Wien; Cankarjev
Dom, Ljubljana; Rudolfinum Gallery, Prague; Pinacothèque
et Musée Bénaki, Athènes...). Par des dons
successifs depuis 2008, Maria Klonaris et Katerina Thomadaki confient
des archives vidéographiques et sonores au département
de l’Audiovisuel de la BnF, qui les sauvegarde. La partie
audiovisuelle du fonds est consacrée en particulier aux œuvres éphémères
des deux artistes, notamment les performances et les installations,
dont elle réunira des éléments et des documents
(bandes son, vidéos, photographies, etc). Le fonds comprendra également
la quasi totalité des publications par et sur Klonaris/Thomadaki
(essais, catalogues, ouvrages et articles de revues, plus de 300
pièces) accompagnées d’une riche documentation
imprimée sur leurs projections et expositions. La constitution
et l’organisation du fonds sont en cours et s’effectuent
en étroite collaboration avec les artistes. Le fonds Klonaris
/Thomadaki sera décrit dans le catalogue BnF-Archives et
manuscrits.